Réussir ses greffes en entreprise - Enseignement 1
- il y a 6 jours
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Les recherches le montrent : près de 70 % des fusions et acquisitions manquent leurs objectifs. Comment expliquer que certaines intégrations prennent racine... tandis que d'autres provoquent un rejet ou végètent sans jamais vraiment s'épanouir ?
Depuis plus de 15 ans, j'accompagne les entreprises dans ces moments charnières de leur histoire et de celle de leurs collaborateurs. Si la dimension technique compte, c'est bien sur le plan humain que tout se décide. C'est précisément là que j'interviens. Grâce à l'approche systémique, la sociologie des organisations, la psychologie et le coaching, j'ai découvert une partie de ce qui permet à une greffe de prendre durablement... mais une zone d'ombre persistait.
J'ai toujours perçu l'entreprise comme un organisme vivant, et son rapprochement avec une autre comme une véritable greffe. J'ai alors fait cette hypothèse : et si une partie des réponses qui me manquaient se trouvait du côté de ceux qui, depuis des millénaires, travaillent la terre et maîtrisent l'art de la greffe ?
C’est ainsi qu’en janvier, par un matin d’hiver frais et brumeux, je me suis rendue à la Réserve de la Millières, lieu de préservation de la biodiversité dans les Yvelines. Là m’attendait Thomas Montié, jardinier engagé, inspiré et inspirant, formé par des références en la matière. Il pratique avec soin l'art ancestral de la greffe. Ne vous fiez-pas à son regard presque juvénile, en matière de botanique, il s’y connait.
Ce qu'il m'a transmis ce matin-là a validé mon intuition. J'en ai tiré 7 enseignements majeurs, capables d'inspirer les pratiques en entreprise. La matière est dense et précieuse, je la partagerai donc progressivement, par respect pour toute cette richesse. J'espère qu'elle vous incitera à aborder ces transitions avec un regard neuf.
Après tout, nous partageons 70 % de notre ADN avec le monde végétal. Il est peut-être temps d'écouter ce que la nature a à nous apprendre.

Enseignement n°1 - La loi fondamentale : la compatibilité génétique
Thomas est catégorique : « On ne force pas la Nature » et un des premiers constats, c’est que l’on ne peut pas tout greffer. « Peu importe la technique, les moyens, l'expertise, si les essences sont trop éloignées, la greffe ne fonctionne pas. L’Homme a bien réussi parfois à aller un cran plus loin et « forcer » un peu la règle, à travers l’hybridation, la création d’OGM. Pour des hybridations les descendant peuvent êtres reproductibles, sauf si les deux parents sont trop éloignés génétiquement. Par exemple, un croisement d’un âne et d’un cheval est possible, cela crée une mule. Mais celle-ci sera stérile. Si l’on hybride un cheval originaire des steppes mongoles avec un cheval originaire d’Afrique du nord par exemple, leur descendance sera reproductible. Un OGM, lui, est systématiquement reproductible, le problème est que la génétique implantée n’est pas fixe dans l’ADN de l’hôte et pollue donc l’environnement. La nature a ses limites, et elle les impose sans négociation ».
La première question que se pose notre jardinier lorsqu’il prévoit une greffe n’est pas "comment faire » mais « les deux essences sont-elles compatibles ? »
Si l’on en revient à présent à notre sujet de transformation : combien ai-je vu d’opérations se concentrer uniquement sur les synergies financières, la complémentarité des offres, la logique stratégique. Ce que nous rappelle ici cette loi du vivant, c’est que si deux entités sont trop éloignées « génétiquement », avec tous les meilleurs efforts du monde, la greffe a de grandes chances d’échouer.
Voici un exemple pour illustrer le propos : une start-up agile et horizontale (ADN de liberté et d’agilité) fusionne avec un grand groupe très hiérarchisé (ADN de contrôle et de processus). Là où les dirigeants pensaient que l’énergie et la puissance de leur groupe aurait pu apporter l’appui nécessaire à son développement – et soyons clairs, cela aurait pu être le cas – ici leur « incompatibilité » fait que le "système immunitaire" de chacun rejette l’autre.
Ainsi, l'ADN d'une entreprise — ses valeurs, sa culture, ses codes implicites — est aussi déterminant que celui d'une plante. Fusionner deux entités incompatibles, c'est condamner la greffe avant même qu'elle ne commence.
L’enseignement : avant de réaliser une greffe, la question centrale : les deux entités sont-elles compatibles.
…Mais Thomas nous invite à aller encore plus loin.
« Au-delà de ce sujet de compatibilité, il y a une question vraiment centrale à se poser avant même le projet de greffe : que voulons-nous vraiment créer ?"
Thomas l'explique avec une image simple : "Si tu veux une cerise rouge très sucrée et que tu veux la planter dans un sol très humide, tu vas prendre un arbre sauvage qui tolère l'humidité comme porte-greffe, et tu mets le greffon de la variété que tu veux au-dessus. Si tu veux un cerisier qui aime les sols calcaires, tu prends un arbre qui a poussé naturellement dans ces sols. Il faut être au clair avant de faire une greffe sur ce que tu souhaites obtenir’ »
Cette analogie avec le monde végétal apportée par Thomas est fascinante : elle déplace le curseur de la simple compatibilité (est-ce que ça va rejeter ?) vers l'intentionnalité (pourquoi faisons-nous cela ?)
Dans l’entreprise, si l'on suit cette métaphore du porte-greffe et du greffon, voici ce que signifie un éloignement génétique mal géré par rapport à l'objectif visé :
1. Le Porte-greffe : L'Ancrage et le "Sol"
Le porte-greffe représente l'entreprise qui accueille (souvent la plus grande ou celle qui a l'infrastructure). Son rôle est de puiser les ressources dans le marché (le sol).
L'erreur : Choisir une entreprise "porte-greffe" dont la structure est rigide et procédurière pour conquérir un marché très instable et rapide (un sol "humide" ou mouvant).
La conséquence : Même si le greffon (la nouvelle entité/le projet) est excellent, la base ne saura pas lui transmettre les nutriments nécessaires pour survivre dans cet environnement spécifique.
2. Le Greffon : La Valeur Ajoutée et le Fruit
Le greffon est l'entité que l'on apporte pour ses qualités propres (innovation, agilité, carnet d'adresses).
L'éloignement génétique : C'est vouloir greffer une culture de "pure créativité" sur un porte-greffe dont l'ADN est "l'optimisation des coûts à tout prix".
Le paradoxe : Si les deux sont trop éloignés, le porte-greffe verra le greffon comme un parasite et non comme une opportunité de porter des fruits. Dans la pratique de Thomas appliqué au monde végétal, il faut définir l'objectif avant de juger de la distance génétique.
A présent faisons un exercice :
Objectif visé | Le bon "Porte-greffe" | Le bon "Greffon" |
Résilience sur un marché difficile | Une structure solide, habituée aux crises. | Une entité agile qui apporte de la fraîcheur. |
Conquête d'un nouveau segment | Une infrastructure logistique puissante. | Une marque avec une forte identité communautaire. |
Innovation de rupture | Une entité qui accepte de déléguer les ressources sans trop de contrôle. | Un laboratoire d'idées totalement libre. |
La question initiale à se poser avant tout projet de fusion ou acquisition : qu’est-ce que nous souhaitons réellement créer ?
Prendre le temps nécessaire à cette réflexion avant de foncer sur l’opportunité qui se présente, ou de rentrer le nez dans les chiffres, parait être plutôt sage lorsque l’on sait le niveau d’enjeu qui en découle.
Découvrez les 6 autres enseignements prochainement...

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